MORIN (Louis). Montmartre s’en va…

 

Aujourd’hui un exemplaire avec un tirage restreint (50 exemplaires) préparé par le bibliophile Jean Borderel et agréablement illustré par trente et une eaux-fortes de Louis Morin dont nous avons déjà présenté d’autres ouvrages et en particulier La revue des quat’saisons où l’on découvre ses illustrations joyeuses.

Au porte de Paris, le village de Montmartre avait été récemment annexé à la capitale (1860). Eloigné du coeur de la ville, encore à la campagne, l’endroit était le repère de toute la bohème de l’époque mais dès cette époque Montmartre changeait. Louis Morin dont nous reproduisons le texte, raconte cette lente évolution.

Au début du 20 ème siècle, « Montmartre reste isolé pareil à ces ermites qui nichaient dans les rochers, au dessus des populeuses cités, et qui méditaient dans la solitude, entourés pourtant des rumeurs de grande ville…Cet amas de vieilles maisons et de vieux appentis, où se forgent parfois des idées nouvelles, est aussi réactionnaire que possible à certains points de vue. Il a gardé, plus qu’aucun quartier de Paris, l’amour de l’autrefois et l’amour de la nature…

Montmartre vaut le voyage du touriste. Si vous en suivez les rues, vous vous trouvez transportés cinquante, cent ans en arrière. C’est à peine si quelques réparations modernes viennent vous rappeler que vous n’êtes plus au temps de la Vie de bohème. Si vous entrez dans les courettes, si vous voyez l’envers de la rue, l’illusion est complète, et l’amateur de sensations rétrospectives peut savourer  ses jouissances favorites….Montmartre qui s’en va : c’est le Montmartre qui arrive, le Montmartre religieux a envahi presque tout le versant Est. Les constructions nouvelles ont détruit le versant Nord. Le square a mangé le versant Sud…

Montmartre s’en est allé depuis longtemps déjà…mais dans le décor des vieilles rues qui subsistent les fantômes du passé surgissent en foule. En attendant l’heure où la pioche des démolisseurs viendra les chasser, ils vous accompagnent obstinément…Puis c’est devant le temple de Mercure, saint Denis et ses compagnon, saint Rustique et saint Eleuthère, refusant de sacrifier aux faux dieux, et ce légendaire miracle de saint Denis portant sa tête dans ses mains…Et la colline change d’aspect. Aux villas romaines ont succédé les chapelles et les monastères…

C’est le Chat noir qui, dans ces temps modernes, moroses, égalitaires et si parfaitement privés de pittoresque, se donna la mission de faire de la Butte le dernier refuge de la fantaisie…Il était resté sous les cendres quelques charbons de l’époque romantique sur lesquels Salis n’eut qu’à souffler pour les rallumer. Ce fut le décor crépitant du Chat Noir, première manière; l’hyperbole y régna en souveraine…L’hyperbole fut la façade du Chat Noir, son tréteau. Salis y évoluait avec une maîtrise incomparable, ce fut lui qui attira la foule, la prépara à goûter l’art plus fin qui s’élaborait dans le cénacle….Le Chat Noir fut, de 1887 à 1897, le rendez-vous de toute la jeunesse chantante et dessinante de Paris…

Un petit groupe d’artistes ont réussi à créer la légende de Montmartre, quelque chose comme une atmosphère poétique, l’air respirable pour les figures imaginaires qui ne manqueront pas de naître dans un milieu si bien préparé…Cette légende de Montmartre ne se dégagera donc que peu à peu, jusqu’au jour où, la vie poétique de la Butte ayant cessé de palpiter, elle entrera, par la plume d’un maître, dans le cycle des légendes françaises et fera partie du parimoine de la nation…

Depuis que, grâce à la renommée du Chat Noir, Montmartre a fait la conquête du monde, à ce point que les journaux de Saint-Louis et de New-York se croient obligés de tenirs leurs lecteurs au courant des moindres frémissements de la Butte, depuis ce temps, déjà lointain, puisqu’il remonte à plus de quinze ans, il s’est formé, en marge du vrai Montmartre, un Montmartre en toc et en clinquant qui a dressé ses tréteaux au pied de la Montagne sacré et bat de la caisse pour attirer les chalands et profiter de la vogue…

Par sa situation, en marge de Paris, Montmartre est le lieu d’élection de la Bohème parisienne, c’est aussi le paysage choisi, hors de la malsaine fermentation du centre, par un grand nombre de braves petits travailleurs auxquels plaît la vie d’autrefois, dans la maison de famille qu’avoisine ce jardinet…La classe des bohèmes est faite de délicats, de compréhensifs auxquels la nature n’a pas donné le don de la création; et d’êtres bien doués auxquels elle n’a point donné de volonté sur eux-mêmes…

Une des plus belles gloires de Montmartre, c’est d’avoir su donner des fêtes…Peu à peu aussi, dans l’esprit du public d’élite qui est admis à ces fêtes, l’art particulier qui les anime et qui les vivifie prit sa signification et posa ses règles. L’artiste apparut comme l’indispensable metteur en scène d’un cortège, et le cortège, au même titre qu’un tableau, un dessin, un groupe sculptural, put devenir une oeuvre d’art, une oeuve caressée longtemps par un esprit d’élite et qui communique de vives ou fortes impressions…

Montmartre, est à Dieu et au Diable : les meilleurs et les pirent y habitent dans une promiscuité tolérante que l’on chercherait vainement ailleurs. Après les drames terribles de 1871, le calme s’est fait. Par les rues, sans s’en émouvoir, les troupes de pèlerins croisent parfois les bandes d’apaches, sans qu’aucune collision se produise jamais. Est-ce à dire que ceci ne tuera pas cela quelques jour ? Mais les temps ne sont pas encore accomplis. C’est l’âge d’or, la plus parfaite mansuétude règne dans la rue…Montmartre est , par son essence même, toujours pour les extrèmes. Anarchie ou dévotion exagérée, pas de milieu !

Il faudrait, pour que Montmartre fût beau de cette beauté nouvelle, que la maison de rapport fit place à la maison particulière. Malheureusement tout le bas dela Butte est envahi déjà, une ceinture de bâtisses déplorables étreint la vieille cité des Abbesses. Rue Caulaincourt, rue de Custine, rue Ramey, rue Clignancourt, rue de Custine, rue Ramey, boulevard Rochechouart, le cercle est fermé, mais la vieille Butte elle-même n’a pas encore trop souffert. Elle est toujours défendue par la pente rapide de ses rues. Et son sort dépend maintenant des inventeurs, des ingénieurs, des constructeurs d’automobiles…. »

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MORIN (Louis). Montmarte s’en va. Paris, Imprimé pour Jean Borderel, 1908. Un volume in-4 (28,5 cm x 22 cm), 135 pp.

31 eaux-fortes originales en couleurs de l’auteur. 1 frontispice, 10 hors-texte, 20 in-texte.

Avec une double suite en noir de toutes les eaux-fortes dont une avec remarque.

Un des cinquante exemplaires numérotés sur vélin.

Broché sous couverture japon rempliée tel que paru.

Exemplaire en bel état. Quelques piqûres sur 5 pages.

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