FARGUE (Léon-Paul). Illustrations de TOUCHAGUES. Charme de Paris .

 

Léon-Paul Fargue est un « habitué » de ce site. Il a tellement écrit sur Paris qu’il offre aux lecteurs de multiples découvertes de la capitale. Sa notoriété lui procure des compagnonnages variés pour illustrer ses livres que de nombreux éditeurs exploitent parfois un peu trop, tant le sujet intéresse. Néanmoins la plume de Fargue reste unique pour peindre l’atmosphère d’un Paris aujourd’hui disparu mais révélateur d’une époque où malgré les difficultés des temps, l’espérance restait possible.

Avec Charme de Paris, nous sommes en 1945, la capitale sort de quatre années d’occupation et la vie parisienne reprend  son cours même si elle n’avait pas disparu pendant la seconde guerre mondiale. Les parisiens prennent librement possession de leur espace et investissent pleinement les lieux emblématiques que sont : l’Opéra, la rue de la Paix, la Place Vendôme, la Madeleine, la Rue Royale, le Faubourg-Saint-Honoré, la Concorde, les Champs-Elysées, l’Etoile et le Bois.

Comme il sait si bien le faire, Léon-Paul Fargue chronique les atmosphères alors nous allons reprendre les premiers paragraphes de chacun des lieux évoqués pour vous baigner dans l’air d’un temps enfui mais qui semble si agréable, du moins sur le papier !

Opéra. « L’Opéra, coeur de Paris pour quelques-uns, plate-forme pour l’esprit libre, convergences de l’Histoire…Pour peu qu’on rêve en arrivant du Boulevard des Italiens, rien ne laisse prévoir cette brusque trouée, cette éclaircie dans les portes cochères pressées comme des guérites où nos vieux fantômes montent la garde. Ici, le Napolitain dressait son éventaire de têtes célèbres. Là, Floury vous faisait feuilleter ses livres d’art. Liberty dépliait ses tissus 190. J’achetais des boutons de plastron chez un bijoutier. Le magasin des crayons Faber tournait ses cintres au coin de la place. Lavedan menait la noce à l’Américain. Réjane était en pleine forme…. »

La rue de la Paix. « Les boulevards ne mènent pas directement aux troubles spirituels, aux frissons charnels du luxe écartelé dans les vitrines graillagées de la haute couture et de la joaillerie. Lock n’a plus de chapeaux, le Carnaval de Venise plus de lainages et plus de cravates, l’Olympia plus de promenoir, Pinet, plus de chaussures, les Trois Quartiers plus de tapin. Viel plus de médianoches. Après la halte à l’Opéra, il faut emprunter l’une des plus belles tranchées de Paris : la rue de la Paix. Les oisifs sont enfermés, contraints au travail. Mais les belles oisives demeurent , comme les messieurs vitreux et guêtrés qui sont les chroniqueurs inaliénables de leurs charmes. L’esprit achoppe encore à mille tentations dans le sillage parfumé de ces belles qui n’ont pas d’âge… »

La place Vendôme. « Comme un chef-d’oeuvre subintrant, la rue de la Paix se fond dans la Place Vendôme. D’abord, les quarantre trois mètres de la Colonne où Napoléon se tien droit, et comme un coueret, jalonnent un puit artésien de victoires. Mais ne parlons pas de ces sanglantes vieilles choses. Notre passé militaire est hors de cause. Vendôme serait une merveille. Elle est bien proportionnée, bien éclairée, d’une forme octogonale agréable. Pas un pouce de sa matière n’est laissée à l’improvisation. Le génie de Jules Mansart n’est pas discutable. Les hôtels qui la bordent, tous des XVIIe, ont une grande allure et ce sont de grands seigneurs…. »

La Madeleine. « Où l’église de Pierre Vignon plante son jeu de biscuits grecs, marque un circuit particulier où l’esprit le dispute à l’allure bourgeoise. C’est un esprit riche et dispersé. Le curé n’a rien à y voir. On pourrait dire que l’esprit de la Madeleine est celui des fleurs. Pas des fleurs à quat’sous, mais des orchidées, des lilas de serre et des roses que l’on croirait sorties par magie d’un tableau de Renoir ou d’un carton d’Odilon Redon. Actuellement, le marché n’a lieu que quatre fois par semaine, et nous sommes en droit de le regretter. Comme les fleurs, les femmes n’ont pas besoin de beaucoup de terrain pour nous attirer… »

La rue Royale. « Voie royale assurément. Goire des femmes. Toujours les mêmes arme, les tissus, la forme des chapeaux, le ressac des dessous dans nos cervelles d’hommes. Gloire facile, intuitive et d’où toute raison est naturellement bannie. La Parisienne fait confiance à son instinct, qui ne trompe guère. Les grandes vendeuses du quartier y excellent et rivalisent. On ne saurait dire laquelle est reine. Chacune l’est. Mais ces reines obéissent toutes à un roi suprême, l’Amour avec un grand A… »

Faubourg Saint-Honoré. « Les vitrines en sont parfois plus cossues que celles de la rue de la Paix. Car les élégantes s’y pressent et s’y multiplient comme les algues des eaux douces. Les portes s’ouvrent aussi plus facilement, déversant sur plus de sensibilités féminines le trésor hiérarchisé de leurs étoffes, de leurs miroiteries, de leurs pierres et de leurs écrins. Mais bien que la mode y règne encore, le Faubourg montre d’autres parchemins. Il a appris, au cours de son règne, combien coûte aux marquis ruinés l’installation de la roture dans ses meubles. Il en profite. Aussi, plus encore que certains quais de la Rive Gauche, est-il le représentant du merisier, de l’acajou, et de ce que certaines gens de l’art appellent cousu main du plaque… »

La Concorde. « Et nous voici Place de la Concorde. A tout seigneur, tout honneur. Commençons par l’aiguille de Cléopâtre qui scelle l’emplacement de l’ancienne statue de la Liberté. L’obélisque marque le centre exact du carrefour, à cette place où le sang d’un roi fut jeté comme un bouquet sur le faîte du vieux monde. L’œil s’étonne. Bifur…Où aller ? Les femmes qui flânaient avec nous rue Royale s’emparent de l’espace où se dispersent leurs taches claires. Impossible de les suivre toutes. Des fiacres antiques flageolent comme de vieux meubles. Des vélos-taxis s’épivardent, invitant la beauté qui rêve à prendre place dans leur petit cœur… »

Champs-Elysées. « Nous prospecterons d’autres terrains, vous découvrirez d’autres décors, d’autres mystères. Les bars, les grands cafés avaient détrôné le cinéma. La foire d’empoigne officielle y tenait ses assises ; Aujourd’hui, la foire d’empoigne cède le pas à la foire du marché noir. Discrétion, célérité, prudence. Colisée, Triomphe, Select, Marignan, Café du Rond-Point, Fouquet’s même ne connaissent plus les beaux jours d’autrefois. De petits bars, de petits bains de cuir intimes où l’on est loin de chez soi et pourtant chez soi, nés d’accouchements multiples, ont champignonné et bayé comme des crapauds après l’orage… »

L’Etoile. « Dans le chassé-croisé du soleil et du vent, l’Arc de Triomphe calme et rassure. On reçoit, d’entre les pieds du mastodonte de la Gloire, un étrange appel de lumière. En cette fin de jour, Rude s’adoucit. L’arc devient l’aimant où les douze avenues aux noms prestigieux tirent de curieuses lignes de force. L’air se fait plus vif. Au coin de l’avenue Victor-Hugo, devant le Club des Pannés de naguère, une adolescente aux jambes de chasserresse donne la becquée aux pigeons. Tu voudrais, n’est-ce-pas, te transformer en oiseau et boire à ses lèvres irréprochables… »

Le Bois. « Les femmes se sont levées de bonne heure. Perchées haut sur leur haquenée, elles mangent comme une brioche l’air matinal encore un peu terreux. Le soleil monte dans le ciel aussi vite qu’un ballon d’enfant. Les sous-bois retentissent d’éclats de rire et de foulées bien alternées. Le vert tendre des feuilles encore timides pastille les redingotes des cavalières, leurs bottes fauves polies à l’os, les chapeaux hardis et prudents, parfois l’antique amazone de nos grand’mères. Tension de la rude vitesse, croupes fumantes des bêtes, légères perles aux trempes des écuyères. Arrêt. Montre et poudrier extra-plats, coup d’œil rapide aux cils de la montre, au blanc d’œil de la petite glace. Je suis toujours belle. Mais le soleil se hâte et il faut rentrer. La journée sera longue, essayage, visites, rendez-vous aussi, comme autrefois… »

Les lithographies de Touchagues donnent un cachet certain à l’ouvrage, celui d’une époque disparue, dont ce livre garde tout le charme.

Louis Touchagues (1893-1974) est un dessinateur-illustrateur qui exerça son talent dans de nombreux journaux (Paris-Journal, Les Nouvelles littéraires, Le Crapouilot, le Charivari…Il illustre de nombreux livres de Colette, Sacha Guitry, Marcel Aymé, Joseph Delteil…Il réalise des décors et des costumes de théâtre pour Henri Béraud, Marcel Achard, Charles Dullin, Louis Jouvet ou encore la Comédie Française.

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FARGUE (Léon-Paul). Charme de Paris. Paris, Denoël, 1945. Un volume in-folio (38 cm x 28,5 cm), non paginé.

50 lithographies de Touchague.

Un des 350 exemplaires numéroté sur papier de Vidalon.

Sous portefeuille cartonné de l’éditeur.

Bon exemplaire.

L’Opéra, Rue de la Paix, Place Vendôme, La Madeleine, Rue Royale, Faubourg Saint-Honoré, La Concorde, Champs-Elysées, L’Etoile, Le Bois.

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