Carnet de route d’un combattant de la Première guerre mondiale. VII.

 

A Flirey. La tombe de Sandmeier.

La presse se fait l’écho des combats autour de Flirey.

8 janvier : Vers 6h du matin le bombardement commence et sur un front de 2k500 des milliers et des milliers d’obus vont tout broyer jusqu’à 3h15 heure fixée pour la sortie. Les 155 tirent sans arrêt et le déplacement d’air fait tout trembler dans notre sape. Les Allemands répondent avec assez d’énergie et notre 1ère ligne en voit de dures. A midi nous avons déjà 8 blessés et 1 sous lieutenant du 5ème groupe d’Artillerie est tué à l’observatoire. Vers 3h le bombardement redouble d’intensité, c’est un vrai feu roulant; l’artillerie allemande est véritablement étouffée. A 3h  le tir est allongé et les groupes d’assaut s’élancent. A 17 minutes après la sortie le signal objectif atteint est lancé. La destruction des abris est opérée en vitesse par le 2ème Génie car il n’y a que 40 minutes d’occupation prévue des lignes allemandes. Les Boches qui n’ont pas voulu se rendre de suite ont été brûlés vifs par nos pétroleurs, c’est atroce mais on est à la guerre; Tous les fortins et ouvrages sont détruits à coups de pétards ainsi que que 3 gros  » Minnen » que l’on ne peut emporter. A 16h40 le barrage à nouveau mais cette fois c’est pour protéger la rentrée de nos éléments; Nous avons fait 96 prisonniers 18 sous-officiers 1 officier et une vingtaine de prisonniers blessés. Tous appartiennent au 16ème d’Infanterie ou à une Compagnie de Minnenwerfe de la 14ème Division. Ils paraissent heureux d’être sains et saufs. Quelques mitrailleuses et un nombreux matériel est ramené dans nos lignes. Nous avons de notre côté 18 tués et environ 60 blessés dont le Capitaine Maire. Le 7ème Tirailleurs qui faisait la même opération à notre droite a été moins heureux que nous. Il a bien pu faire la destruction des ouvrages ennemies mais il n’a fait que 60 prisonniers; De plus il a eu 15 tués et 80 blessés. Les Allemands vont sans doute être guéris pour quelques temps de l’envie de nous faire des coups de main. Vers 7h30 tout est rentré dans le calme et la nuit se passe tranquillement. 9 janvier : Calme absolu toute la journée quel contraste avec hier la neige retombe à 6h du soir 18° au dessous. On doit remonter en 1ère ligne le 11. Voilà 40 jours que nous sommes en ligne par un froid pareil c’est gai. Le 154ème de ligne a relevé le 7ème Tirailleurs qui n’était remonté hier que pour le coup de main. 12 janvier : Matinée tranquille mais à partir de 11h, violent bombardement de notre secteur et du P.C.Carrières. Un de nos dépôts de grenade saute à 1h…Le tir continue jusqu’à 16h30. A ce moment on aperçoit quelques boches dans nos fils de fer vers T9. Notre barrage les disperse. Vers 5h violent barrage avec du 105 sur Flirey je l’échappe de peu d’être touché par une salve de 105 qui éclate à 10 mètres de l’endroit où je réparais le circuit téléphonique. A partir de 9 h les Allemands nous arrosent avec des obus à gaz et surtout sur le PC Carrières. Pendant 4h sans arrêt ils ne cessent de tirer et il y a déjà plus d’une cinquante d’indisposés entre autre dans les téléphonistes du Colonel qui naturellement étaient obligés de courir sur les lignes. Vers 1h le calme se rétablit mais les gaz font leur effet.

Journal de Genève 11 janvier 1918.

13 janvier : et le nombre d’intoxiqués va en augmentant terriblement. les majors sont sur les dents. Tous ceux qui sont atteints le sont principalement aux yeux. Le Médecin décide de ne faire aucune évacuation et de soigner tout le monde à l’infirmerie. Vers 9h du soir les Allemands recommencent avec leurs gaz et à ceux qui hier n’avaient rien ressenti sont touchés à leur tour. Le Médecin Chef Abadie lui même est dans un triste état et la situation est assez sérieuse vu que maintenant il faut compter environ 300 intoxiqués. presque tous les officiers de l’E.M.sont alités sauf le colonel. 14 janvier : Au jour le médecin divisionnaire Spilman arrive en auto et décide d’évacuer d’urgence. C’est grand temps et il y en a qui auront du mal je crois et à en réchapper. Ils sont affreux à voir couverts de cloques et noiratres. 15 janvier : Vers le jour je recommence ainsi que mes 2 copains à avoir les yeux rouges et pleins d’eau et le médecin veut nous évacuer car nous voilà aussi pincés par les gaz qui pendant 5 à 6 jours conservent leurs effets du début. Comme le régiment doit être relevé dans 2 jours on nous demande de faire l’impossible pour rester, la liaison étant absolument désorganisée et que l’on soignera à l’Infirmerie. Nous restons. 16 janvier : La 2ème Brigade est relevée par une Brigade américaine. La pluie tombe à torrents. Toujours malade de ces gaz. A 5h du soir, le 151ème relève le 1er et le 3ème Bataillon. le 2ème Bataillon et notre PC seront relevés demain soir. Plus nous allons plus nous sommes mal fichus. On nous donne du lait et du bicarbonate de soude et c’est du lait condensé que nous délayons dans de l’eau. Vivement la relève car on ne tient plus debout.

Maxey sur Vaise. Nous avons passé la nuit ici le 21 janvier.
Pagny la Blanche Côte. Le 1er Bataillon a cantonné dans ce village du 22 janvier au 21 février 1918.

17 janvier : A 8h du soir et par une pluie battante le 151ème nous relève enfin. Nous arrivons à 10h à Noviant aux prés où nous passons la nuit. Les 7 kil à pied ont paru interminables. 22 janvier : …Nous arrivons à Pagny la blanche Côte à 3h. Pays superbe entouré de hautes montagnes. 23 janvier : Nous devons rester ici un mois. Nos cantonnements sont assez bien et étaient destinés aux Américains comme l’indique les étiquettes aux portes des Cantonnements. Nous allons pouvoir enfin nous reposer et surtout nous faire soigner pour ces gaz qui ne disparaissent pas vite. 27 janvier : A 4h de l’après midi les gradés téléphonistes du Régiment partent suivre un cours à Vaucouleurs où nous arrivons à 7h. Nous sommes logés chez l’habitant et cela semble bon de coucher dans un lit.

3 février : Nous repartons de Vaucouleurs à 7h et arrivons à Pagny à 9h30. Tous les intoxiqués non évacués vont bénéficier de 10 jours de convalescence. 3.5.6 février : Rien d’intéressant. 7 février : De 4h du matin à 11h manoeuvre de cadres au Fort de Pagny. Beau temps mais froid. 8 février : Aujourd’hui arrive un renfort de 110 hommes. 9 février : De 1h à 3 h reconnaissance du terrain pour la manoeuvre du 11.

10 février : Dans la matinée concours de tir. Les généraux Daubeney et Daugan y assistent. Un renfort part aujourd’hui de Sidi bel Abbès.  11 février : Manoeuvre de division. De 8h du matin à 6h du soir, 25 km en tout. 12 février : Repos.

Pagny la blanche Côte où est installé le central téléphonique du Régiment.
Vaucouleurs. J’ai suivi un stage ici du 27 janvier au 3 février.

Vaucouleurs. Rue Jeanne d’Arc.

13 février : Concours de tir et de sports. Les Russes enlève le prix pour les mitrailleuses. La Légion gagne la course pédestre et bat les Zouaves par  3 à zéro en association. 14 février. 15 février : Je pars en permission. parti de Pagny à 1h je prends à 5h le train à Maxey sur Vaise et nous arrivons à Neufchateau à 7h. Deux heures d’attente et l’on embarque train non chauffé. J’arrive à Cosne. 16 février : A 8h30 et à Nevers à 11h du matin. 17 février : Je repars de Nevers le 18 h à 3 h du  18 février matin et arrive à Paris à 7h du matin. 18 février au 9 mars : Permission à Paris.

Contrairement à nos présentations précédentes nous avons repris l’intégralité de la narration des combats sur le mois de février 1918 mais notre carnet de route s’arrête après l’annonce de la dernière permission à Paris -du 18 février au 9 mars 1918- du caporal Robert Gruaz. La raison nous la trouvons dans un avis de décès (inséré dans le carnet) annonçant la mort de Robert Gruaz, Engagé Volontaire, Caporal au régiment de Marche de la Légion Etrangère, Décoré de la Croix Guerre (trois citations) tombé au Champ d’Honneur le 26 avril 1918 à Hangard-en-Santerre à l’âge de 33 ans. Son dossier militaire mentionne un décès dans la zone de Cachy-Gentelles. Les Allemands avaient lancé à cette période une offensive dans la région d’Amiens.

Que s’est-il passé entre le 9 mars et le 26 avril ? Le caporal a-t-il été gravement blessé au début du mois de mars ? Il faudrait pouvoir faire des recherches plus approfondies dans les archives de la Légion étrangère. Ce qui est étrange c’est que, à la fin du carnet, la mention manuscrite « 8 février au 9 mars permission à Paris » n’est pas de la main de Robert Gruaz comme si quelqu’un avait repris le fil du journal parce que le scripteur n’était plus en capacité de le faire.

Robert Gruaz. Photo prise pendant sa permission parisienne. 21-22 juillet 1917.

Engagé volontaire à la Légion étrangère en septembre 1914, Robert Gruaz est citoyen suisse. Bien que né à Paris, il renonce à la nationalité française l’année de ses 21 ans comme nous l’avons vu précédemment dans Carnet de route d’un combattant de la Première guerre mondiale II.      Après sa mort au combat, il sera réintégré dans la nationalité française.

Son carnet de route est exclusivement centré sur ses activités militaires. Pendant ses périodes de permission qui sont toutes identifiées comme parisiennes, il n’écrit rien sur sa vie personnelle ce qui rend difficile toutes extrapolations sur ses conditions de vie avant son engagement volontaire au sein de la Légion étrangère. En s’occupant des transmissions de son régiment, il devait disposer de compétences techniques en la matière mais rien dans toutes ces pages n’indiquent la nature de ses activités professionnelles civiles.

La page de garde du carnet de route de Robert Gruaz.

Les engagés helvétiques auraient été 6500 à combattre pour la France, majoritairement ce sont des romands. On trouve d’ailleurs dans le carnet de Robert Gruaz des coupures de presse de la Tribune de Genève. Avec la Légion étrangère, la France dispose d’une unité spécialement destinée à accueillir des volontaires étrangers auréolée d’un important prestige militaire héritier d’une certaine manière des anciens régiments suisses au service des rois de France. En 1914, l’engagement des citoyens suisses dans une armée étrangère n’était pas interdit. Les volontaires continuaient à devoir remplir leurs obligations militaires en Suisse, mais ne se rendaient pas coupables de délit en acceptant de combattre aux côtés des belligérants. La loi fédérale sur la justice pénale pour les troupes fédérales du 27 août 1851, encore applicable en 1914-1918, punissait seulement ceux qui recrutaient des soldats en Suisse pour le compte des puissances étrangères.

Robert Gruaz.

Alors comme Blaise Cendrars qu’il a croisé au sein du 3ème régiment de marche de la Légion étrangère quand il était connu sous son nom de naissance de Louis-Frédéric Sauser et avant que sa grave blessure de 1915 ne l’éloigne du théâtre des opérations, Robert Gruaz s’est engagé et  a participé à cette terrible guerre qu’il voyait ne jamais finir et qui lui a coûté la vie.

Dans son carnet de route, c’est le quotidien terrible des combattants qui défile sous nos yeux avec son lot d’horreur et de petites joies éphémères, de lassitude et d’agacement à l’égard de gradés parfois peu soucieux des troupes, de commentaires bien sentis sur les nécessités du moment ou les événements divers et d’une indéfectible volonté de parvenir à la victoire.

On ne peut qu’être triste de découvrir que cette jeune vie comme celle de millions d’autres a été fauchée quelques mois avant l’armistice de novembre 1918 qui mettait un terme à cette boucherie qui a laissé des traces profondes dans l’Europe entière et dont ce carnet garde le souvenir ému.

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Carnet de route de Robert Gruaz, caporal téléphoniste engagé volontaire le 6 septembre 1914…Un carnet, couverture cartonnée (21,5 cm x 14 cm) de 100 feuillets complété par un cahier de même format de 12 feuillets.

Ce carnet manuscrit, retraçant le parcours de combattant du caporal Robert Gruaz entre 1914 et 1918, est illustré dans le texte par de nombreuses photos, coupures de presse, cartes postales, cartes ainsi que divers documents présentant la vie dans les tranchées et le quotidien des soldats.

C’est un poignant témoignage sur la Grande guerre rédigé par un engagé volontaire au 3ème Régiment de Marche de la Légion étrangère et qui participa en première ligne, aux combats les plus rudes.

Si vous êtes intéressé par ce document, vous pouvez nous écrire à : contact@paris-libris.com

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