MORAND (Paul). Photographies de BRASSAI. Paris de nuit.

 

Avec Paris de nuit, les photos de Brassaï offrent au regard, le Paris des années 1930. Un Paris réel et recomposé tout à la fois par la magie de la technique – long temps de pose, tirage en héliogravure – et le talent du photographe. On y découvre la vie grouillante de la ville, du clochard à la danseuse de cabaret avec un détour par les soirées mondaines ou les couples amoureux. Les ruelles sombres et désertes, les escaliers sans fin, les lampadaires à la lumière incertaine construisent une atmosphère étrange particulière à cet ouvrage.

Ce livre est la rencontre improbable de deux univers celui de Brassaï, proche un temps des surréalistes et surtout des artistes de Montparnasse et celui de Paul Morand, le diplomate, l’écrivain qui de sa plume élégante capte les bruissements du monde. L’antagonisme était frappant au point que Brassaï désapprouvait le choix du préfacier pour lequel il n’avait pas été consulté.

Brassaï (Gyula Halasz) naît en Hongrie en 1899. En 1903 son père enseigne la littérature à la Sorbonne, sa famille le rejoint pour un an. Rentré en Hongrie, Brassaï étudie les Beaux-Arts à Budapest, avant d’être enrôlé dans la cavalerie austro-hongroise pendant la Première Guerre Mondiale. En 1920, il part à Berlin où il devient journaliste tout en y poursuivant des études artistiques. En 1924, il retourne vivre à Paris, apprend le français et se lit d’amitié avec Henry Miller, Léon-Paul Fargue et Jacques Prévert. Poursuivant son travail de journaliste, Brassaï se trouve progressivement confronté  à une demande d’illustration de ses textes qu’il finira rapidement par assurer lui-même. A partir de 1930, Brassaï arpente Paris de jour comme de nuit. Avec ses images, il cherche la poésie de l’urbain. Sans jamais posséder de studio, il revendique le caractère artisanal de son travail et réalise lui-même ses tirages. Plus tard, il sera aussi photographe de mode pour Christian Dior et immortalisera la plupart de ses contemporains artistes faisant de lui un photographe internationalement renommé. Il disparaît en 1984.

Né en 1888, Paul Morand est le fils d’un haut-fonctionnaire et le neveu du directeur du cabinet du Président de la République. Le jeune Morand baigne dans les milieux artistiques parisien et de la haute-fonction publique. Nommé à 24 ans, attaché de l’Ambassade de France à Londres, il début une carrière au Quai qui le mènera dans toute l’Europe. Il fait son entrée en littérature en 1921 avec son premier ouvrage en prose, Tendres Stocks, un recueil de nouvelles préfacé par Proust. Au cours des 30, il publie de nombreux livres, récits de voyage, romans, nouvelles, il pratique aussi le journalisme notamment pour Le Figaro. Nous avons déjà mis en ligne une page de blog sur son ouvrage New-York.

Son écriture concise, son sens de la formule, ses descriptions précises des pays visités caractérisent son style fluide. Tout en exerçant ses fonctions de diplomate et en publiant ses ouvrages, il mène une intense vie mondaine. En 1942, il est nommé par Pierre Laval ambassadeur de France en Roumanie, pays d’origine de son épouse. A la fin de la guerre, il est ambassadeur à Berne et sera révoqué à la Libération. Il est contraint à l’exil en Suisse pendant une dizaine d’année avant de pouvoir revenir sur le territoire français. Pendant cette période, il poursuit son oeuvre et sera le protecteur d’une nouvelle génération d’écrivain, les Hussards dont Roger Nimier est le chef de file. Il sera élu à l’Académie française en 1968. Il meurt en 1976.

En 1932, Lucien Vogel, directeur du magazine Vu avec lequel Brassaï collabore, lui présente Charles Peignot, directeur de la revue Arts et métiers graphiques. De cette rencontre naîtra Paris de nuit, édité par Peignot en décembre 1932. Parmi la centaine de vues nocturnes prises par Brassaï au cours des deux années précédentes, 62 sont sélectionnées pour figurer dans l’ouvrage. Le texte apparaît sur un fond blanc, les images sont elles, imprimées sur fond noir en héliogravure. Il s’agit d’un procédé d’impression en creux.  La photographie est utilisée sous forme d’une diapositive additionnée d’une couche de gélatine photosensible. Elle est ensuite tramée et appliquée sur une plaque de cuivre. L’ensemble est alors insolé puis soumis à la morsure d’un acide permettant de graver les parties sombres profondément et les parties claires de façon plus légères. Une fois sous presse cylindrique, l’encre se dépose sur le papier donnant des gris plus ou moins denses selon l’épaisseur de l’encre déposée. La trame reste invisible et l’on obtient ainsi des noirs très profonds là où la couche d’encre est épaisse, alors qu’elle est très fine dans les parties claires. Le rendu des clichés de Brassaï obtenu par héliogravure est intense et unique.

Des fenêtre de l’Ile Saint-Louis, le regard plonge sur le choeur et la nef de Notre-Dame de Paris.

Les Illuminations revêtent d’une somptuosité fabuleuse les fontaines, l’obélisque et les palais de la Concorde.

Après la préface de Paul Morand sur fond blanc, le lecteur est confronté à la seule présence des photographies noires, qui se succèdent les unes aux autres, en continu.

Cette continuité évoque celle d’une marche qui conduirait à travers les rues de Paris, d’un bout à l’autre du livre. Ce parcours visuel dans le Paris nocturne mène le lecteur des monuments et places célèbres, aux salles de spectacles et lieux de divertissement, en passant par le Paris des travailleurs de nuit et de la prostitution.

On a parfois le sentiment étrange de ne pas reconnaître la ville familière car comme l’écrit justement Paul Morand dans sa préface, la nuit n’est pas le négatif du jour, le blanc des photographies diurnes ne se contente pas de noircir : ce ne sont tout simplement pas les mêmes images.

Entre le « Sébasto » (boulevard de Sébastopol) et le vieux quartier Beaubourg, au coin de la rue de la Reynie et de la petite rue Quincampoix illustrée sous Louis XV par l’agiotage de Law, une prostituée, parmi tant d’autres  » fait le trottoir »

Cette mendiante spectrale qui conserve dans sa déchéance on ne sait quel air de grandeur, hante pendant la nuit les quais de la Seine et les Halles.

Ce Paris devient un autre univers, un univers que connaît bien Brassaï et dont il livre sa perception. A commencer par celle du règne de l’électricité et des réverbères au gaz, de la lumière artificielle venue se substituer à celle du soleil. Autant que la ville, cette lumière artificielle est aussi le héros de ce livre. Son rendu à l’image relève d’une grand maîtrise technique. Pour pouvoir prendre ces photos de nuit, Brassaï travaille avec un temps de pose long, vraisemblablement de plusieurs minutes.

Le paysage urbain apparaît transfiguré. Cette transfiguration se manifeste aussi dans le choix des clichés. Pour la moitié d’entre eux,  la ville semble déserte.

Paris devient alors un décor. Certaines vues irréelles transforment par exemple les arbres des quais de Seine en autant de silhouettes inquiétantes.

A l’opposé d’autres vues rendent au contraire hommage à la magie des lieux créée par les illumination. C’est alors le faste architectural de la ville qui se trouve magnifié par la photographie.

Deux heures du matin aux Halles. Harassé, le conducteur d’une antique charette de légumes, venu des jardins maraîchers de banlieue, ronfle sur son siège en attendant qu’on décharge ses choux-fleurs, ses carottes ou ses navets.

Cette prostituée septuagénaire qui répond au surnom de « Bijou » et qui semble échappée d’un cauchemar de Baudelaire, est célèbre dans les boîtes de Montmartre.

Entre ces visions extrêmes se déploient des images plus quotidiennes qui se rapportent à la vie des habitants, le dernier métro, les divertissements auxquels s’adonnent les Parisiens en soirée, la fête foraine, les spectacles des Folies Bergères ou le bal des petits lits blancs.

Mais les nuits parisiennes ne sont pas pour tous synonymes de divertissement. Pour le rappeler Brassaï photographie les exclus, les sans abris qui trouvent refuge dans la rue. Il s’attache aussi à illustrer les métiers qui s’exercent de nuit, de l’atelier du boulanger, aux salles d’imprimerie des journaux, en passant par les Halles, le Paris industrieux qui travaille en coulisses pendant que l’autre dort. Il fixe aussi sur ses plaques, la prostitution et ces femmes qui font les nuits parisiennes, il les associe tantôt aux bars et à l’alcool, tantôt à l’espace de la rue des quartiers où elles s’exposent.  Il donne au quotidien une autre forme, en partant de la réalité la plus familière pour l’investir d’un sens nouveau.

Miller parlera de Brassaï comme « l’oeil de Paris » pour ce livre un des plus beaux ouvrages de photographies sur la capitale.

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MORAND (Paul)BRASSAI. Paris de nuit. Paris, Arts et métiers graphiques, sd (1933). Un volume petit in-4 (25 cm x 19 cm).

8 pages de préface par Paul Morand.

62 photographies de Brassaï en noir et blanc à pleine page reproduite en héliogravure.

Reliure éditeur à spirale métallique. Menus défauts à la couverture. Bel état intérieur.

Si vous êtes intéressé par cet ouvrage, merci de nous écrire à : contact@paris-libris.com

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MORAND (Paul). BRASSAI. Paris de nuit. Paris, Flammarion, 1987. Un volume in-folio (32,5 cm x 28 cm).

62 photographies de Brassaï.

Cette édition a été réalisée en héliogravure à partir des plaques originales de Brassaï, à l’exception de sept photographies dont les plaques ont disparu et qui ont été reproduites d’après l’édition de 1933 : n°S 2,49, 55, 58, 59, 60, 61, ainsi que les doubles pages de pavés.

Sous couverture toilée, jaquette et étui cartonné.

Exemplaire en bel état. Magnifique reproduction de l’édition originale.

Pour acheter c’est ici.

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BRASSAI. Nächtliches Paris. Paris de nuit. Munich, Schirmer/Mosel, 1979. Un volume grand in-8 (24 cm x 19 cm), 18 pp texte (Paul Morand, Lawrence Durrell, Henry Miller).

62 photographies de Brassaï.

Broché.

Bel exemplaire.

Pour acheter c’est ici.

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MODIANO (Patrick), BRASSAI. Paris tendresse. Paris, Hoëbeke, 1988. Un volume in-4 (32 cm x 23 cm), 96 pp.

73 photos en deux tons.

Couverture cartonnée sous jaquette illustrée.

Exemplaire en bel état.

Pour acheter c’est ici.

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